Mythes et réalités de la voiture autonome

10:28  jeudi 6 octobre 2016 | Par Nabil Bourassi - En partenariat avec latribune.fr | Conso et auto 
NuTonomy, le premier service de taxi autonome au monde. (Crédits : DR)

Pour les constructeurs automobiles, la voiture autonome pourrait acquérir le statut de technologie de rupture, potentiellement explosive pour tout le secteur. Il semblerait toutefois que l’avènement d’une ère de voitures entièrement autonome ne soit pas pour demain, comme le laissent entendre les constructeurs, mais également d’autres entreprises…

Quel constructeur n’a pas encore donné l’agenda de son programme de voiture autonome ? Ils sont rares… La quasi-unanimité des groupes automobiles a déjà indiqué qu’elle serait prête aux alentours de 2020. Autant dire demain ! D’ores et déjà, des marques commercialisent des systèmes proches de l’autonomie. Ainsi, il est déjà possible de conduire en lâchant le volant. La voiture est en mode régulateur de vitesse adaptatif, c’est-à-dire qu’elle module sa vitesse en fonction de la voiture précédente, et elle suit les lignes au sol pour prendre les virages. Ces systèmes embarquent des batteries de capteurs et de logiciels de calcul pour assurer la conduite du véhicule.

Les constructeurs ne sont pas les seuls à parier sur la voiture autonome. Uber mise également beaucoup sur cette technologie. L’entreprise vient de racheter Otto pour 700 millions de dollars, afin de mettre la main sur une expertise visant l’autonomie des véhicules de fret. Elle a également signé un accord à 300 millions de dollars avec Volvo pour développer la voiture autonome. Enfin, la société spécialisée dans le transport de personnes avec chauffeur a lancé une expérience dans les rues de Pittsburgh avec des voitures totalement autonomes – du moins en théorie, mais cela reste expérimental, il y aura donc deux personnes à l’avant pour relever les diverses informations. Uber voulait être pionnier en la matière, mais n’avait pas vu arriver la société singapourienne nuTonomy qui lui a damé le pion en mettant en place, en août dernier, le premier service de taxis autonome au monde. À Paris même, c’est la RATP qui annonce des minibus sans chauffeurs, en essai pendant deux ans.

« C’est le sens de l’histoire »

Pour les analystes, il n’y a plus de doutes, le monde avance irrémédiablement vers l’avènement de la voiture autonome. «C’est le sens de l’histoire », philosophe un analyste automobile. Pour le Boston Consulting Group, la généralisation de la voiture autonome va lourdement affecter l’industrie automobile, avec des parcs en baisse de près de 50%. Le business modeléchafaudé par Uber vise à rendre l’utilisation des robots-taxis moins chers que la propriété d’une voiture. Et d’évoquer des prévisions hallucinantes sur la baisse drastique de l’accidentologie (-90%), de la pollution (-80%) ou encore du trafic.

Bref, la voiture autonome fait rêver… Mais la réalité est beaucoup plus complexe.

« Il faut des années de travail, de maturation des technologies et de leur validation confrontée aux multiples scénarios possibles et de mise au point des systèmes », nous explique un haut cadre de l’industrie automobile.

La visibilité sous la pluie qui dissimule les lignes au sol, le brouillard, le marquage au sol inexistant… L’accident mortel en Floride d’un homme conduisant sous Autopilot – le système de conduite semi-autonome de Tesla – est là pour le rappeler. Dans ce cas précis, Autopilot a été incapable de distinguer un camion blanc du ciel particulièrement dégagé et n’a donc pas anticipé l’obstacle. Il faudra également résoudre le fameux «dilemme » moral d’une intelligence artificielle : l’ordinateur de bord doit-il, en situation d’extrême danger, sauver un groupe de piétons au risque de tuer les passagers du véhicule, ou sauver les passagers en sacrifiant les piétons… Un choix qui ne peut être assumé par un système froid et déshumanisé. En clair, les systèmes d’autonomie n’ont pas encore la capacité de se substituer totalement à l’homme. Cela serat-il possible en 2020 ? Pas certain !

Les constructeurs travaillent avec les équipementiers pour améliorer les capteurs. Les équipementiers, eux, s’allient avec l’industrie aéronautique pour leur chiper des technologies sur les cartographies, les radars, sonars et lasers et ainsi améliorer la visibilité et l’appréciation des obstacles. Les grands groupes automobiles investissent dans l’intelligence artificielle, comme BMW qui lorgne toutes les startups qui font des avancées dans ce domaine. Mais tout est encore à l’état de recherche et de concepts. Les technologies ne sont ni matures ni validées en terrain réel, c’est-à-dire en dehors de circuit extrêmement balisés et sécurisés.

Automatisée plutôt qu’autonomes

« Ce qui se dessine, c’est l’avènement de voitures automatisées plutôt qu’autonomes », relativise Guillaume Crunelle, associé et expert automobile au cabinet de consulting Deloitte.

Ainsi, 2020 pourrait être l’avènement de voitures plutôt semi-autonomes, où le volant sera toujours présent et le regard du conducteur toujours orienté sur la route.

Il sera alors probablement possible de confier la gestion des embouteillages à la voiture. Pratique en milieu urbain… Et surtout très lucratif, puisque ce sera l’occasion pour les conducteurs de s’occuper autrement, avec des services embarqués payants, espèrent les constructeurs – mais surtout les Google et autres Apple… Cette première étape pourrait alors suffire aux constructeurs dans leur recherche de différenciation, mais également de monétisation de services supplémentaires. Uber, lui, pourrait ne pas s’en contenter et devrait poursuivre le développement de la voiture 100% autonome. Mais pour Hadi Zablit, directeur associé au Boston Consulting Group, les constructeurs pourraient voir une autre dimension contraignante :

« Cela prendra peut-être du temps, mais les choses s’accéléreront lorsque des pouvoirs publics, notamment municipaux, décideront de prendre des mesures fortes. Ainsi, on imagine aisément des agglomérations imposer fortement dès 2025 la possession privée des voitures, ce qui encouragera immanquablement l’essor des robots-taxis ».

De son côté, Guillaume Crunelle juge que plus rien ne pourra arrêter le processus, mais que le tempo indiqué par les constructeurs n’est pas le bon :

« Nous croyons à la transformation sociétale à travers l’avènement de la voiture autonome. Des choses irréversibles ont été enclenchées, mais ce sera plutôt pour 2030».

Pour d’autres, la voiture 100 % autonome s’imposera, mais celui qui connaîtra cette ère ne serait pas encore né…

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